ISCH 2012

 

« Histoire Culturelle du Travail  »
1 - 5 juillet 2012


             

 
La conférence internationale consacrée à l'Histoire Culturelle du Travail de l'International Society for Cultural History (ISCH), qui s'est tenue au Château de Lunéville du 1er au 5 Juillet 2012 a été l'occasion d'une discussion fructueuse sur les représentations, les pratiques et fonctions culturelles du travail. Le président de l'ISCH pour 2012, Pascal ORY (France), a insisté en ouverture du colloque, sur l'importance de ce thème de recherche dans une dimension internationale, où le français comme langue scientifique avait sa place au même titre que l'anglais.

Des conférenciers, en majorité des jeunes chercheurs, venus de plus de
 20 pays européens, asiatiques, américains et africains ont échangé sur cette question, que nous vous rapportons ici, ainsi que les pistes dégagées de cette discussion tant pour la recherche en histoire culturelle que pour nourrir la discussion des acteurs sociaux, « practiciens » de cette question.
  
TRAVAIL ET IDENTITÉ
 
Cet aspect du travail comme marqueur identitaire fut attaqué sous plusieurs angles ; celui de l'affirmation de la masculinité par le travail par Sirkel KATRI (Estonie) dans la société victorienne, qui voit la bourgeoisie et donc l'argent gagné par le travail érigé en vertu suprême. Les hommes aristocrates développent une stratégie pour s'approprier certains métiers pour les ennoblir et ainsi réinventer une expression de la masculinité. Dans le même temps, dans le cas présenté par Laurence SHEE (République d'Afrique du Sud) d'une philanthrope britannique de l'ère victorienne, Sarah Heckford, le travail est également un moyen de se distancier de sa classe sociale par un travail manuel et parfois forcené comme le transport de marchandises dans les tortueuses contrées du Transvaal en Afrique du Sud.


Le travail comme élément participant au processus d'identification à la nation a été abordé dans plusieurs présentations, notamment celle de Pauls DAIJA (Lettonie), qui a décrit comment des textes rédigés par des pasteurs allemands, visant à diffuser une méthode de travail « efficace » par la mise en valeur d'un « paysan exemplaire » au XVIIIe siècle, ont été repris comme élément de la mythologie nationale lors de « l'éveil national » letton.
 
Par cette sélection d'exemples, la diversité des acceptions et des représentations du travail, indiquant une volonté de démarcation sociale, d'appartenance nationale, de distinction par le genre, est palpable. Les conférenciers ont montré comment l'approche par l'histoire culturelle de ces problématiques offre une mise en perspective enrichissante de l'histoire des relations sociales, politique en se fondant sur des sources culturelles pour comprendre dans leur complexité ce phénomène social du travail.

TRAVAIL ET SOCIÉTÉ
 
Pierre-Michel MENGER (France) a montré comment les nouvelles formes de valorisation des employés dans les secteurs « créatifs » de « l'économie de la connaissance » découlaient de celles développées sur le marché de l'art. Ce marché mêlant des valeurs fortement égalitaires, mais résultant dans une hiérarchisation financière des « talents » des différents acteurs a donné une méthodologie de formation des salaires dans les secteurs publicitaires, informatiques voire universitaires. Dans un autre registre, Stanisław FISZER (France) nous a exposé un panorama large des discussions autour de la paresse et de l'oisiveté au travail en Europe, qui (en lien avec la baisse du temps de travail) passent d'un élément important dans l'émancipation du travailleur (conscient de sa propre condition) à un élément de gestion productive du personnel. L'oisiveté, jamais conçue comme une inactivité, est donc maintenant une ressource pour la créativité, l'engagement au travail ou encore l'engagement associatif.

Dans le prolongement de cette discussion sur l'oisiveté, Olivier FRAYSSE (France) a établi la filiation tant biologique que culturelle qui existait entre les acteurs de la « fordisation » des sociétés occidentales et de l'émergence des contre-cultures dans les années 1940-1960.
 
Dans une perspective tout aussi contemporaine, mais ancrée dans le contexte économique et culturel indien, Samita SEN (Inde) a déroulé la corrélation frappante des évolutions sociales avec la question des genres dans la société indienne ; en effet, depuis quelques années, cette chercheuse basée à l'Université Jadavpur à Kolkata, observe le travail domestique. Par ces études, elle a pu déterminer des liens entre les évolutions des stratégies matrimoniales, migratoires et professionnelles avec l'évolution dans ce secteur de travail peu qualifié, dont la population s'est rajeunie et féminisée depuis la dernière décennie. Par cette activité professionnelle dans le cadre domestique, qui est par nature atomisée et donc difficile à réguler, les rôles sociaux des jeunes filles sont confirmés dans la subordination et la docilité. Le fait que la majeure partie de ces filles migrent pour obtenir un tel emploi, et utilisent la ressource qu'elles en tirent pour soutenir leur famille, ne leur confère pas de statut de travailleur mais a au contraire contribué au rajeunissement de l'âge d'entrée dans la vie de couple dans la région. Samita SEN a ainsi mis en lumière la centralité de cette question d'organisation du travail pour la régulation de la société indienne.
 
TRAVAIL ET CRÉATION ARTISTIQUE
 
La représentation du travail passe également par les arts, ce qui a pu être illustré par ce colloque, autant dans la programmation scientifique que culturelle. Les Souricieuses, chanteuses en résidence au Château de Lunéville, se sont mêlées à la discussion par des chansons composées autour de la thématique du travail, intégrant également dans l'arrangement des bruitages empruntés à l'ouvrage de la couture. En écho à l'illustration musicale live de la thématique, Didier FRANCFORT (France) nous a montré comment le bruit d'un outil du travail était utilisé dans divers registres musicaux et culturels ; le « chant du marteau » se retrouve tant chez Wagner, Verdi que dans les films animés de Disney et dans la chanson populaire des années 1960 (si j'avais un marteau…).
 
Dagmar KIFT (Allemagne) nous a donné un bel exemple de l'utilisation de « l'art ouvrier » comme outil de recrutement et de redéfinition de la représentation des ouvriers dans l'Allemagne de l'Ouest de l'immédiat après-guerre. Les grandes entreprises allemandes peinaient à recruter dans la fin des années 1940 et ont pour cela offert, entre autres moyens de promotion sociale, des espaces pour l'expression culturelle des ouvriers ; par la peinture, les arts plastiques, la fondation de chorales populaires. Cette politique culturelle des grands industriels devait également contribuer à changer la société allemande et favoriser dans une certaine mesure l'individualisme, mais toujours dans cadre ouvrier.
 
PISTES DÉGAGÉES DU COLLOQUE
 
Avec la diffusion de deux documentaires réalisés par de jeunes chercheurs et cinéastes (Thibault LE TEXIER, Lucie NABONNAND et Etienne SIMON - France), Marcella FILIPPA (Turin) a conclu le colloque en insistant sur l'importance de la jeunesse dans une histoire internationale du travail. Ces rencontres autour l'histoire culturelle du travail ont couvert un panorama riche de thématiques : de l'esclavage, au travail artistique à l'usine, en passant par le travail du soldat, les représentations culturelles du travail dans l'empire ottoman et la Hongrie communiste, une richesse à laquelle ce bref bilan ne permet pas de rendre justice, mais que les Actes du colloque reflèteront prochainement.

Il ressort de ces discussions que l'approche culturelle de ce phénomène (voire de cette valeur) structurant nos sociétés permet de souligner l'importance d'une étude des pratiques culturelles liées au travail, pour mieux observer l'évolution des sociétés, l'interaction des conceptions politiques, sociales, dans le temps et dans l'espace. Ainsi, pour une meilleure analyse de ces pratiques, la nécessité d'une coopération régulière entre les acteurs du monde du travail et du monde académique a été soulignée à plusieurs reprises durant ce colloque.
 
Jean-Sébastien NOËL
Estelle BUNOUT
 
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